Vallée de l’Ardèche, il y a 36 000 ans.
De vastes troupeaux de bisons, d’aurochs et de chevaux sauvages pâturent la steppe. Ours, hyènes et lions s’en régalent et se disputent l’abri des cavernes avec Homo sapiens, fraîchement arrivé d’Afrique. Ce dernier commence à immortaliser le bestiaire du quotidien sur les parois des galeries rocheuses. Aujourd’hui, les peintures rupestres de la grotte Chauvet constituent, avec d’autres, nos premiers ouvrages naturalistes.

Quels grands mammifères sauvages peuplent encore la vallée de l’Ardèche ?

Sur les 50 espèces de la mégafaune terrestre – c’est-à-dire les animaux de plus de 45 kg – que comptaient l’Europe à la Préhistoire, 20 se sont déjà éteintes suite à notre arrivée sur le vieux continent (et non pas à cause des variations du climat, comme le soutient le paléontologue Tim Flannery, auteur de l’ouvrage Le Supercontinent : une histoire naturelle de l’Europe), parmi lesquelles le rhinocéros laineux, l’éléphant à défenses droites, le cerf géant, ou encore le mammouth laineux. D’autres, tels que le léopard de Perse et le macaque de Barbarie, ne survivent plus que dans certains pays, voire dans des poches de nature très localisées. Ces animaux ont été victimes de deux révolutions : notre maîtrise de la taille des pierres pour la chasse au Néolithique, puis l’avènement de l’agro-pastoralisme du début de l’Holocène, qui a entraîné un bouleversement des écosystèmes. La disparition des grands mammifères a entraîné des déséquilibres écologiques que nous tentons encore de compenser : la dent du bétail domestique a remplacé celle des anciens herbivores sauvages afin de maintenir les espaces ouverts, et le fusil se substitue souvent à la prédation des carnivores pour réguler les ongulés.

Siècle après siècle, en proie à une amnésie environnementale collective, nous nous habituons à l’absence des espèces, chaque génération adoptant comme point de référence des paysages de plus en plus vides du sauvage. Désormais le déclin de la biodiversité, accéléré par nos activités industrielles, ne concerne plus seulement la mégafaune, mais l’ensemble du vivant. Il s’avère tellement systématique qu’on lui donne un nom : la sixième extinction de masse. Il ne reste aujourd’hui que 8% des espèces de plus de 1000 kg sur Terre, et les plus petites espèces semblent suivre la même voie.

Pourtant, en dépit de cette vague de fond, un contre-courant subtil est en train de forcir : les grands mammifères sauvages, ces ambassadeurs de la nature, font leur retour en Europe, accompagnés d’un changement, lent mais décisif, des pratiques et des mentalités humaines.

Un réensauvagement est en cours, dont nous voulons témoigner.

Dans un contexte de déprise agricole favorable au redéploiement des espaces naturels, de plus en plus d’initiatives visent à réintroduire des espèces éteintes ou devenues rares en Europe. Le retour du Bison d’Europe, le plus grand mammifère terrestre du continent, est un cas d’école : la population est passée en cent ans de 54 animaux détenus en captivité à plus de 9000 individus sauvages répartis dans une dizaine de pays, grâce à des actions de réintroduction. Certaines espèces recolonisent naturellement leur ancien territoire, comme l’a fait le loup en France en 1992, profitant de la reforestation et de la création de zones protégées.

En effet, le réensauvagement n’est pas qu’une affaire de retour de quelques animaux-phares : il s’agit d’une vision holistique de restauration complète des écosystèmes. Partout, des espaces dégradés sont ressuscités, des rivières aménagées retrouvent méandres et crues, des forêts peuvent à nouveau connaître un cycle biologique complet au lieu d’une gestion sylvicole.

Qu’il nécessite ou pas l’intervention de l’homme, l’horizon du réensauvagement est de laisser la nature en libre évolution. Lorsque la chaîne trophique d’un milieu est complète, les dynamiques naturelles telles que la prédation, la compétition ou la régénération végétale se remettent en place d’elles-mêmes. Ainsi, un troupeau de grands herbivores qui se roulent dans la boue va créer des mares temporaires propice à la biodiversité. Le retour de la faune et de la flore sauvages favorise la résilience des écosystèmes, qui peuvent exprimer pleinement leur fonctionnalité.

Prêts à embarquer pour un tour d’Europe ?

Notre projet ambitionne de brosser un état des lieux du réensauvagement sur le vieux continent. A travers des reportages de terrain immersifs, des enquêtes approfondies sur plusieurs actions de restauration écologique ou de réintroduction de la faune sauvage, des portraits d’hommes et de femmes engagés dans ces initiatives, nous souhaitons décortiquer ce nouveau rapport au vivant qui se construit sous nos yeux.

Les exemples mis en avant privilégient une diversité des lieux, des écosystèmes, des espèces et des problématiques de réensauvagement, avec une attention particulière portée sur la mégafaune. A l’œuvre, trois médiums artistiques aux desseins complémentaires : les aquarelles d’Yves Fagniart pour faire ressurgir la nature d’autrefois, les photographies de Frederic Larrey pour témoigner du présent des actions, la plume de Jean-Baptiste Pouchain pour raconter comment celles-ci tentent d’écrire le vivre ensemble du futur. Concrètement, notre projet aboutira sur deux expositions : une d’intérieur avec 35 panneaux photos encadrés, et une d’extérieur, avec 40 panneaux photos légendés. Elles seront présentées pour la première fois à l’édition 2027 du Festival international de la photo animalière et de nature de Montier en Der, dont la grande thématique sera le réensauvagement, marquant ainsi le point de départ des nombreux rendus de notre travail. Deux livres complémentaires seront également réalisés : l’un à visée plutôt artistique, composé surtout de photographies et d’aquarelles, l’autre, plus journalistique, qui fera la part belle au texte afin de creuser les différents aspects de la thématique au fil de nos reportages.

Plusieurs voyages ont déjà été entrepris, dont la moisson passionnante nous encourage à développer les différents bénéfices écologiques et économiques du réensauvagement. Ainsi, en Finlande, des tourbières drainées et des forêts boréales coupées par l’homme sont restaurées afin de créer des puits de carbone et d’accueillir le retour discret du renne des forêts sauvage. Dans la région espagnole du Haut-Tage, frappée par l’exode et la paupérisation rurales, la réintroduction de chevaux de Przewalski, au cœur d’un projet global de renaturation du plateau ibérique, constitue une opportunité touristique saluée par les populations locales.

Bien sûr, ces actions s’accompagnent de questions et de nouveaux défis : quelle sera la pérennité de ces nouveaux écosystèmes ? Comment l’homme peut-il s’y inscrire et cohabiter avec des espèces jusqu’alors absentes ? Sommes-nous enclins et prêts à retrouver des grands prédateurs carnivores, tels qu’il en existait autrefois en Europe ? Accueillir des lions sauvages chez nous semble une fantaisie, pourtant ils peuplaient encore la Turquie, aux confins du vieux continent, jusqu’à la fin du XIXème siècle…

Loin d’une approche coloniale, le réensauvagement est un concept qui doit s’adapter aux réalités locales. C’est précisément cette quête dont nous voulons témoigner : des humains, que le philosophe Baptiste Morizot appellerait volontiers des diplomates, cheminent constamment sur une ligne de crête, avec en mire la recherche du point de compromis qui permettra à leur projet de s’épanouir. Relater cette possible voie, émaillée de solutions concrètes que nous aurons collectés sur le terrain – et, peut-être, que nous aurons imaginées au fil des rencontres avec ces diplomates ? – constituera la modeste contribution de ce projet au débat de société sur notre façon d’habiter la Terre, et sur la place que nous voulons accorder aux autres êtres non-humains.
En prenant soin de garder toujours en tête cet axiome : réensauvager l’Europe, c’est d’abord vouloir réensauvager nos cœurs et notre imaginaire.

Jean Baptiste Pouchain
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